Mohamed Bourad, consultant en tourisme durable en Algérie. Il a consacré hier une interview au journal elwatan où il a partagé sa vision du tourisme durable en Algérie et de ce dont il a besoin pour surmonter les circonstances covid-19.

– Est-ce que le tourisme interne a une chance d’être relancé et permettre ainsi aux Algériens de redécouvrir leur pays ?

Non, du tout, la reprise interne tarde à venir. Les conditions ne sont pas encore réunies, notamment en matière de transport. Les choses se mettent en place timidement mais tout reste à faire en matière de promotion des territoires avec la mise sur le marché de produits innovants et attractifs avec un bon rapport qualité/prix.

Les voyagistes devront faire beaucoup d’efforts en 2021 (hiver/printemps). Découvrir leur pays, les Algériens semblent vouloir le faire mais qu’en est-il de l’offre ?

Sauront-elles séduire le grand public ? Il y a également un phénomène initié par certains qui consiste à tirer les prix vers le bas des packs, presque gratuits, certains veulent casser les prix surtout à destination du Grand Sud : ils jouent sur le nombre.

– Alors que le outgoing s’est tari, de plus en plus d’agences de voyages proposent des séjours en Algérie. Le tourisme interne serait-il juste une destination de substitution ?

Oui, tous se sont mis au tourisme interne, une bonne alternative mais il faut réunir les conditions : tarification, packs, transport aérien et que les hôteliers jouent le jeu sur les prix de manière à ce qu’ils soient accessibles au maximum de citoyens.

Beaucoup de voyagistes sont en pleins préparatifs, je les rencontre sur le terrain donc ils négocient des allotements (chambres d’hôtel pré-négociées qui ont été achetés et détenus par un opérateur) et des services et autres prestations pour monter leur packs.

Nous sommes sur des offres de courts séjours pour proposer des packs à moindre coût et accessible aux maximum de clients, cela va de 6 jours/5 nuitées, à l’excursion le week-end sur le Nord-Ouest et le Nord-Est, il y a une percée sur Bou Saâda et surtout sur le circuit de la boucle des oasis (Saoura, M’zab, Ghoufi, les Aurès) et le Grand Sud (Hoggar, Tadrart, plateau Tassili et Sefar).

D’autres agences essaient de capter la clientèle du week-end (Tikjda, Talaguilef, Theniet El Had, Chréa, Tlemcen, Tipasa, Bou Saâda, Béjaïa), Sétif pour le shopping et les thermes aussi avec des packs sur le Nord-Est et le Nord-Ouest.

– Comment faire pour que cette tendance se poursuive et ne soit pas juste une réaction à une situation de crise ?

Il faut réseauter les agents voyages qui boostent le domestique en créant des synergies avec les hôteliers publics et privés pour offrir une grande gamme de produits attractifs en pensant à 2021, 2022 et 2023.

Il faut une grande campagne de promotion touristique de l’Office national du tourisme (ONT), du groupe Hôtellerie, Tourisme et Thermalisme (HTT) et du ministère du Tourisme.

Il faut identifier les offres par saison (été, automne, hiver et printemps) et les décliner en offres de thermalisme, balnéaire, saharien, patrimoines, aventure et sports. Il faut, en un mot, que les hôteliers et les voyagistes apprennent à travailler ensemble sur le long terme et même plus avec des allotements, des conventions, des prix attractifs de groupes et tarifs préférentiels.

Les plateformes commencent à s’affirmer et capter des hôteliers, ils ont compris l’intérêt de s’associer avec des plates-formes et d’appliquer le «yield management hôtelier» pour avoir de bons taux d’occupation. Il faut avoir de la visibilité sur au moins 5 ans avec une stratégie claire entre les acteurs voyagistes et hôteliers et sortir des bricolages de circonstance.

– Comment les hôteliers et les agences de voyages vont-ils remonter la pente post-Covid-19 ?

Pour renouer avec la croissance, il faut que les pouvoirs publics agissent vite notamment en diversifiant les moyens de transport.

Pour les acteurs, il faut, dès à présent, penser à ce que les hôteliers et les agences travaillent ensemble en pool sur des produits, des destinations et préparer leurs offres sur le long terme (haute saison, basse saison et saharien, balnéaire et thermalisme). Le ministère du Tourisme, l’ONT, les syndicats doivent jouer le rôle de rassembleur, accompagnateur et facilitateur.

Il faut des spécialistes pour coacher tout ce monde sur la base d’une feuille de route commune avec des objectifs, une démarche, des offres et des tarifs sur 4/5 ans et impliquer les plates-formes, elles sont plus dynamiques que les agences classiques. Il faut aussi organiser des eductours pour les agences et des workshop par destination. Certains commencent à travailler sur ce sujet pour organiser des voyages de presse.

L’ONT doit s’impliquer davantage avec une stratégie jusqu’à 2023. Mais il faut savoir que dès que les frontières seront ouvertes, les voyagistes reviendront à l’outgoing parce qu’ils connaissent le marché, les hôteliers, les produits et les sous-traitants, ils gagnent beaucoup d’argent et les relations sont bien huilées.

Or, ils ne maîtrisent pas le domestique, il leur faut du temps pour connaître les produits et les marchés, donc c’est éphémère pour eux.

Il faut au moins entre 100 et 600 voyagistes sur le domestique pendant 3 ou 4 ans pour créer une offre cohérente, des acteurs solides, des produits durables et identifier le marché, sa taille et sa saisonnalité. Ainsi, il y aura un noyau tourisme domestique qui pourrait faire évoluer les destinations, innover en produits, maîtriser le processus de production et peut-être ce sont ceux-là qui pourront un jour lancer le coming in avec les étrangers.