Les oasis du M’zab au temps de la pandémie : adaptation de la population, émergence de nouvelles opportunités et renforcement des actions collectives et de solidarité

M’zab
Le barrage d’Ntissa, un ouvrage vital pour l’oasis de Ate Izjen (Ben Isguen) | Credit: Farah Hamamouche

Par M.Farah Hamamouche & M.Amine Saidani

Lorsque le sujet de la pandémie est abordé, nous avons tendance, surtout, tendance à mettre en avant les impacts négatifs notamment l’évolution quotidienne du nombre de victimes, les failles du système de santé, la crise économique, la mauvaise gouvernance de la crise, etc. En réalité, et c’est valable pour le monde entier, nous avons constaté que cette crise sanitaire a imposé une pause ou tout au moins un ralentissement des effets néfastes de la mondialisation sur la nature et l’environnement. En effet, la faune s’est ré appropriée son habitat naturel et la pollution de l’air a connu son niveau le plus bas.

Cette crise a également permis à la population de renouer des liens sociaux et de passer plus de temps en famille. Des initiatives d’action collective et de solidarité ont également vu le jour instinctivement dans les petits villages enclavés. Accompagnées par des associations locales, les femmes se sont lancées dans la confection de bavettes. Les jeunes, par contre, se sont engagés dans la lutte contre la propagation du virus dans les villages à travers des campagnes de sensibilisation et de distribution des bavettes et des denrées alimentaires aux villageois, particulièrement.

A travers ce petit écrit, nous avons pour souhait de mettre en lumière les réponses et les alternatives mises en place par la population oasienne de la région du M’zab pour s’adapter à la situation créée par ladite crise sanitaire.

Retour au bercail

M’zab
L’oasis de Ate Izjen (Ben Isguen) | Credit: Farah Hamamouche

Certaines mesures prises l’État pour contrer la propagation de la Covid 19 -telles que la mise en place d’un confinement total ou partiel des wilayas, le fermeture des crèches, écoles et universités, la suspension des moyens de transport public et privé, l’arrêt de certaines activités économiques, la mise en congés d’une partie des employés de la fonction publique et du privé, notamment les femmes- ont poussé une partie de la communauté mozabite activant dans les grandes villes du pays à retourner à Ghardaïa et à se confiner dans les anciennes palmeraies.

Certains autochtones (habitants de la localité) ont, eux aussi, quitté les ksour pour se confiner dans leurs maisons secondaires au sein de la palmeraie. Cette dernière, lieu mythique, offre beaucoup plus d’avantages aux familles confinées : un microclimat plus adouci, un espace et un extérieur où les enfants peuvent jouer. Les petits jardines phoenicicoles et les bassins d’irrigation qui se transforment en piscine durant l’été font la joie des petits mais aussi des grandes personnes.

Ce retour au bercail accompagné de la recherche d’une activité pour passer le temps, a contribué activement à la revivification de l’agriculture dans les palmeraies qui connaissent une dégradation due principalement à l’abandon des jardins par les héritiers occupés par d’autres activités dans diverses régions du pays.

Cette revivification agricole se matérialise essentiellement par le nettoyage des jardins phoenicicoles et la production de cultures de saison sous les palmiers. Les enfants ont été conviés à participer aux tâches agricoles non seulement pour les occuper mais également pour renouer le lien avec les terres de leurs ancêtres.

En plus de la main d’œuvre locale et étrangère, les étudiants de retour à la suite de la fermeture des universités, offrent également leur service pour avoir de l’argent de poche.

Nouvelles opportunités agricoles

M’zab
Les puits d’eau | L’oasis de Ate Izjen (Ben Isguen) | Credit: Farah Hamamouche

La fermeture temporaire des grainetiers et la restriction des déplacements privés entre les villes et les wilayas, ont obligé les agriculteurs et les apprentis agriculteurs à se revenir aux anciennes pratiques agricoles, à savoir l’utilisation des semences locales et du fumier comme fertilisant naturel. De cause à effet, la forte demande en fumier a induit l’émergence d’un marché prospère. Les éleveurs sédentaires et nomades ont saisi cette occasion pour générer des revenus supplémentaires, devenus de plus en plus rare. D’après le témoignage d’un éleveur « en cette période difficile, chaque centime est important ».

Les agriculteurs, les éleveurs et la réouverture des magasins de vente d’équipements et de matériel agricoles), ont dû s’adapter intelligemment à la nouvelle situation en changeant leur manière de travailler et en innovant pour anticiper la crise économique. Ces adaptations ont été rendues possible, en partie, grâce à la levée des restrictions de déplacement pour ces acteurs agricoles durant le mois d’avril.

Face à la fermeture des marchés de bétail à l’approche de la fête de l’Aid, certains éleveurs se sont lancés dans la vente par téléphone des moutons tout en assurant la livraison. Ils ont même livré des moutons à leur clientèle bloquée dans les grandes villes algériennes. La baisse de la clientèle dans les magasins de vente d’équipements et matériel agricoles, due principalement au manque de transport, a également incité les grainetiers à travailler par téléphone et d’assurer la livraison des articles agricoles.

Action collective pour renforcer la gestion de l’eau

Dans la palmeraie de Beni Isguen, l’augmentation de la population au cours de ces derniers mois et la revivification de l’agriculture, ont eu un impact sur un besoin plus important des ressources en eau. Ce manque d’eau est accentué par la sécheresse. Ce problème d’eau a entrainé une initiative collective de nettoyage du réseau d’irrigation traditionnel et la réhabilitation des anciens puits « ouaroura » qui servent principalement à recharger la nappe phréatique à partir des eaux de crue. Cette opération collective repose sur le système traditionnel de « touiza ». Une caisse commune a été créée dans le but de financer les travaux.

Comme dit l’adage « A quelque chose malheur est bon », la pandémie de la Covid19 a donc redonné un nouveau souffle aux anciennes palmeraies avec une réorganisation des activités agricoles et de la vie sociale. Cette crise sanitaire a confirmé encore une fois, si besoin est, la capacité d’adaptation et de résilience de la population oasienne qui a, toujours, fait face à la rudesse et les difficultés de son environnement.


  • Farah Hamamouche, chercheur en sciences de l’eau. Elle a obtenu son doctorat en sciences de l’eau en 2017 en cotutelle entre AgroParisTech (Montpellier, France) et l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II (Rabat, Maroc), son Master en irrigation et maîtrise de l’eau à IAV Hassan II en 2012, et son diplôme d’ingénieur agronome à l’ENSA d’Alger en 2011. Elle travaille sur le contexte oasien depuis 7 ans et ses recherches portent principalement sur la gouvernance de l’eau.
  • Amine Saidani, Doctorant en sciences de l’eau en cotutelle entre SupAgro (Montpellier, France), l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II (Rabat, Maroc) et le CREAD (Alger, Algérie). Il a obtenu son Master en irrigation et maîtrise de l’eau à IAV Hassan II en 2011, et son diplôme d’ingénieur agronome à l’ENSA d’Alger en 2010. Sa thèse porte sur l’économie circulaire dans les oasis du M’Zab.